Une peinture acrylique de H. N. Han

Goya è Beijing. Au Centre International
d'art contemporain, Place du Parc, 3576,
avenue du Parc, jusqu'au 29 juillet de
13 h à 20 h, du mercredi au dimanche
 Inclusivement.

PRÉSENTÉE par la Fondation Canada-Chine et Le Centre international d'art contemporain de Montréal (CIAC), l'expositlon Goya à Beijing réunit les oeuvres d'une vingtaine d'artistes français, allemands, américains, canadiens et chinois spécialement créées pour commémorer les événements de la Place Tienanmen le 4 juin 1989, où des milliers d'étudiants ont été massacrés.

Le conservateur, le docteur Han, est né en Chine et habite le Québec depuis 1971. Il est très lié au monde de l'art contemporain. Il a d'abord voulu faire une exposition-vente dont les bénéfices auraient été envoyés aux familles des victimes, mais la politique frontalière a rendu ce projet irréalisable.
L'idée de monter une exposition demeurait cependant et Han a pris contact avec des artistes « engagés » à New York, Paris, Berlin, Prague et Varsovie. « Golub et Spero m'ont beaucoup appuyé, dit-il. Quand j'ai téléphoné à Golub, il m'a dit : votre oeuvre vous attend. Les artistes ont accroché au titre : Goya à Beijing. Cela leur parlait beaucoup. »

Dans le magnifique espace des anciens Cent jours d'art contemporain, généreusement prêté par la compagnie Crown Vie, Goya à Beijing se veut avant tout un appel à la liberté. Comme toute exposition de groupe, elle présente des inégalités mais aussi des temps forts, telles les installations de Nam June Paik et de Krysztof Wodiczko qu'il faut voir à tout prix.

La dimension politique de l'oeuvre de Paik, souvent occultée - qui se souvient de Quadalcanal Requiem ? - est lisible à travers la forme même de l'installation des 14 moniteurs qui tracent le mot « bienveillance » en chinois, lorsque les bandes vidéo montrent des extraits de la télévision officielle de Beijing où une co-animatrice vante les charmes de la Chine.

L'inventeur du synthétiseur vidéo (qui n'a jamais voulu faire breveter son invention pour que tous y aient accès) y superpose un groupe rock chinois qui chante Je veux te donner le désir et la liberté.
Dans la mouvance des images qui éclatent dans des gerbes électroniques brillamment colorées se glissent les cyclistes de la Place Tienanmen. Wrap Around The World China Sequence (1990), sous son ironie, porte un message d'espoir de changement. Comme chaque oeuvre de Paik, c'est une véritable sculpture vidéo.

Krysztof Wodiczko a travaillé avec Li Huai, artiste chinois vivant aux États-Unis. Sur la double projec­tion, il y a le tableau de Goya où des soldats tirent à bout portant sur des civils, et auquel s'intègre un Chinois abattu Place Tienanmen.

Illustrant littéralement le titre de l'exposition, Wodiczko intervient et fait intervenir le spectateur : « L'oeuvre de Goya est projetée de biais, me dit le docteur Han ». Les soldats se trouvent ainsi rapetissés et les victimes prennent une échelle héroique.

D'autre part, les spectateurs marchant devant les appareils oblitèrent l'oeuvre d'art ou le massacre récent, comme si Wodiczko nous mettait en garde contre la dissociation de l'art et du politique, opérée de façon quasi inconsciente par chacun.

La République de Dominiqué Blain fait voir sur toutes les faces d'une tribune une foule où les bouches ont disparu des visages. La forêt de micros jaillissant d'une multitude réduite au silence donne une vision amère de tout régime politique.

Ken Lum, de Vancouver (le Musée d'art contemporain lui avait consacré il y a deux ans une exposition solo), a choisi de faire peindre les noms de trois étudiants recherchés ou emprisonnés dans un hommage très actuel. Leon Golub, avec Against Silence, peint dans les couleurs de deuil les visages d'étudiants chinois hurlant de douleur.

Jacques Monory, peintre français très connu pour son engagement politique, place au-dessus de la photographie de la manifestation étudiante une peinture monochrome bleue (sa marque) où un énorme serpent s'apprête à bondir. Le docteur Han m'apprend que 1989 était l'année du serpent : «  Une très mauvaise année. Deng Xiaoping est aussi né sous ce signe. Le plus étonnant, c'est que je ne crois pas que Monory le savait. » Une peinture photo-réaliste de H. N. Han, artiste chinois vivant à New York, décrit dans les tons opalescents du pointillisme la Place Tienanmen avec ses tanks et ses morts. «  Habituellement, je peins des scènes new-yorkaises paisibles », me dit l'artiste qui a une exposition solo au 456 Broadway à New York jusqu'au 22 juin.

D'autres artistes chinois ont préféré garder l'anonymat pour que leurs familles ne soient pas inquiétées : oeuvres réalistes, elles relatent les moments douloureux soit dans un dessin extrêmement précis, soit dans une facture expressionniste; l'un d'entre eux a utilisé le chinois ancien et le 1 Ching pour composer un chant d'espoir ; un autre trace neuf fois dans la calligraphie traditionnelle la figure mythique de Zong comme pour exorciser ce mauvais esprit.

Nancy Spero a dessiné les cadavres sur la Place : l'encre rouge se défait comme un fleuve. Jana Sterbak fait référence à l'expulsion des protestants de Prague (ville d'origine de l'artiste) en juin 1621; on avait coupé la langue des meneurs et cette langue, bout de métal posé sur une étagère atteint ici une dimension symbolique.

Peter Krausz a délaisse la figure pour composer une oeuvre plus abstraite où une large surface de cire pure (la vie et peut-être aussi la chair des jeunes Chinois ?) est déchirée par une longue tige rouillée, représentant le gouvernement vétuste; mais la cire est si épaisse qu'elle résorbe la plaie et avale le métal à son tour. Oeuvre magnifique au lumineux silence, elle partage cet esprit oriental de l'acceptation de la réalité et de la mort comme force de changement.

Jenny Holzer, à laquelle les États Unis consacrent la totalité de leur pavillon à Venise cette année, a envoyé au docteur Han un texte renversant sur la torture, Shriek. L'oeuvre de Betty Goodwin s'inscrivait naturellement dans l'exposition : ici, le personnage ligoté prend place sur un support d'acier dont la composition néo-constructiviste créée avec la figure peinte des tensions curieuses.

Le docteur Han s'emploie à faire voyager l'exposition à travers le monde et espère la voir aboutir dans une Chine qui aura changé. C'est le message de Goya à Beijing: un message d'espoir.

 


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