On lui avait dit que ça ne sene faisait pas. Qu'on ne pou­vait pas demander à des artistes de renom comme les Américains Nam lune Paik et Leon Golub de faire des oeuvres sur commande pour une bonne cause. Mais le docteur Pei-Yuan Han, médecin diplômé de McGill et acupunc­teur de Montréal, tenait mordicus à son projet. Après le massacre de la Place Tiananmen, à Beijing, il y a tout juste un an, qui l'avait profondément bouleversé, il lui fallait absolument faire quelque chose. Quelque chose pour qu'on n'ouble jamais.

Amateur d'art et collection­neur, artiste de la guérison et gué­risseur d'artistes, le Dr Han s'est inspiré du tableau de Goya, Tres de Mayo 1808, qui évoque un épi­sode de la guerre de Napoléon en Espagne, pour élaborer son pro­jet. Il a rejoint lui-même et ren­contré plusieurs artistes du Cana­da, des États-Unis, d'Europe et de Chine, des artistes dont il connaissait l'engagement social, pour leur demander de créer une oeu­vre marquant le premier anniver­saire du massacre des étudiants chinois.

«J'ai été étonné, disait-il à La Presse cette semaine, de l'accueil que m'ont réservé les artistes et de leur générosité. Nous n'avons pas de Goya en Chine. La guerre, les massacres, la misère, ça n'exis­te pas dans la peinture chinoise. La tradition est différente de l'Occident. Nous préférons ou­blier. Il y a un dicton chinois qui dit que ce que nous ne voyons pas, nous ne pouvons nous en, rappeler. Je ne voulais pas que l'on oublie les morts de la Place Tiananmen.»

De silence et de répression

Goya à Beijing  rassemble dans les locaux du Centre international d'art contemporain, à la Place du Parc, les oeuvres d'une ving­taine d'artistes qui ont répondu à l'appel du Dr Han. La liste des noms des participants est éton­nante. Outre Paik et Golub, on y retrouve Jenny Holzer (l'Améri­caine qui vient de remporter le Grand Prix de la Biennale de Ve­nise ), Nancy Spero, Christof Wodjicko, Betty Goodwin, Ken Lum, Peter Krausz, Dominique Blain, Mike Glier, lana Sterbak, Bruce Parsons, Jacques Monory. À ces artistes viennent se joindre des Américains ou des Canadiens d'origine chinoise comme H.N. Han ou Michael Wong, et des Chinois réfugiés en Amérique qui signent XYZ pour ne pas nuire à leur famille restée en Chine. D'autres oeuvres d'artistes alle­mands et espagnols devraient bientôt venir s'ajouter à l'exposi­tion.

La plupart les artistes ont élar­gi le thème proposé par le Dr Han pour évoquer d'autres massacres similaires, la répression dans son sens large, l'imposition du silence et du mensonge, l'absence de li­berté. La pièce de Wodjicko, par exemple, est constituée d'une grande diapositive projetée sur un mur et représentant le tableau de Goya. Une autre diapositive projetée sur la première remplace un mort de la scène de Goya par un autre de la Place Tiananmen reconnaissable à sa bicyclette. En passant devant les projecteurs le spectateur devient une cible les soldats, ou cache la diapo du cy­cliste comme s'il voulait oublier la réalité et ne retenir que l'art.

Le montage de téléviseurs de Nain lune Paik forme une lettre chinoise qui signifie bienveillance. Les écrans diffusent, eux, les message d’une animatrice de la télévision chinoise officielle qui parle des richesses des 5000 ans d'histoire de la Chine pendant qu'un chanteur rock chinois, qui fait penser à Kashtin, crie qu'il ne possède rien et que défilent tou­tes sortes d'images de manifesta­tions formant des arabesques tor­tueuses.

Jana Sterbak, elle, présente une langue en bronze accompagnée d'un récit racontant un assassinat politique survenu à Prague en 1621. Peter Krausz a fait un ta­bleau à la cire d'abeille qui déga­ge encore son odeur particulière et qui évoque une peau, dans la­quelle est planté un marqueur à bestiaux. Betty Goodwin a donné une forme de couperet chinois à son tableau en acier sur lequel on voit un corps étendu dont la tête porte un bandeau blanc. Han, qui fait habituellement des paysages urbains hyper-réalistes, expose un tableau pointilliste aux teintes de pastel, montrant des chars d'assaut roulant sur des gens. Do­minique Blain a placé plusieurs micros sur un podium dont la base est tapissée de photos d'une foule dont les gens n'ont plus de bouche. Et ainsi de suite.

Jusqu'en 1999 ?

Après sa présentation à Mont­réal, l'exposition doit circuler au Canada, aux États-Unis et ail­leurs. Le rêve du Dr Han, c'est qu'il s'y ajoutent de plus en plus d’œuvres en cours de route et que l'exposition finale ait lieu, le plus tôt possible, en une Chine devenue démocratique, et qui ne voudra pas oublier. «L'exposition devrait voyager tout le temps que durera la ré­pression en Chine, dit le Dr Han qui a encore de la famille là-bas et joue le rôle de conseiller auprès d'un musée chinois. Non, je n'ai pas peur, précise-t-il, car si on a peur, on ne fait rien. J'espère que les Chinois entendront parler de cette exposition et qu'ils sauront ainsi que nous ne les oublions pas. »

Le Centre international d’art est situé au 3576 de l'Avenue du Parc et Goya à Beijing se poursuit jusqu'au 27 juillet. Entrée: $3.

 


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